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L’affaire Mery et le financement occulte du RPR

Ce document est exceptionnel. Un homme parle, longuement. Jean-Claude Méry fut l’un des financiers occultes du RPR, collectant l’argent versé par les entreprises. Mis en examen en 1994, il est mort en 1999 sans avoir parlé. Mais trois ans avant, il avait enregistré une confession sur une bande vidéo« pour le cas où il [lui] arriverait quelque chose ». C’est le contenu de cette bande que nous publions

Le plus gros coup, je dirais, de toutes les opérations faites, c’est ce qu’on appelle le METP des ascenseurs. Aujourd’hui encore, tout le monde cherche à comprendre comment cette opération a été montée. Car je précise que tous les textes regardés, tous les documents observés, ce que l’on peut en déduire simplement, c’est qu’il y a eu un appel d’offres et que c’est effectivement les moins-disants qui ont emporté le marché. […] L’explication, c’est que c’est moi qui ai préparé l’appel d’offres. Je l’ai préparé avec ceux qui vont être les moins-disants, et j’ai monté tout le dossier en amont. […] C’est-à-dire que, pendant un an et demi, avant de convaincre Georges Pérol de faire un METP des ascenseurs, je vais moi monter l’opération pour être sûr que ce soient mes amis qui aient l’opération.

Un METP, je vous le rappelle, c’est un marché d’entreprises des travaux publics […]. Pour être sûr d’avoir le marché, une entreprise va étudier le dossier, investir à votre place, vous OPAC, vous organisme social ou vous organisme d’Etat, gérer, et l’organisme va se contenter de payer un loyer annuel de gestion de fonctionnement. C’est ça ce quon appelle un marché d’entreprise. Au lieu que ce soit l’OPAC qui ait un budget de « x » dizaines ou centaines de millions de francs, pour refaire des ascenseurs en l’occurrence, c’est Somatem, filiale de la Lyonnaise des eaux, et CG2A, filiale de la Compagnie générale des eaux, qui vont s’associer et préfinancer l’opération. Elle va porter sur 3 500 ascenseurs, plus un bon millier à construire. Ça va représenter un budget annuel de plus de 140 millions de francs sur douze ans. […]

Les sommes d’argent en retour sont faramineuses

Autrement dit, Pérol, sans savoir ce qui se passe, va être face à la nécessité de désigner CG2A et Somatem parce que ce sont non seulement les moins-disants, qu’ils ont toutes les garanties financières voulues sur douze ans pour gérer les ascenseurs […]. Je vais éliminer, d’office comme ça, Koné, Otis, RCS. Les sommes d’argent en retour sont faramineuses : je vais verser plus de 8 millions de francs en liquide en moins d’un an à certains organismes en Suisse qui sont, je dirais, soit des fondations, soit des organismes d’encaissement, […] soit la Générale des eaux, qui brutalement, peut-être parce qu’elle a des ennuis, des soucis, se refuse à payer ce qu’elle doit, soit 21 millions de francs.

[…] Est-ce qu’ils ont passé des accords avec M. Chirac ou M. Roussin ? Là, j’en sais plus rien, je vous le dis très honnêtement, mais en tout cas, cette somme a été rajoutée sur le budget initial pour être payée directement au RPR, à la suite de mes négociations. Mes honoraires, eux, vont être déclarés officiellement.

J’ai donc parlé de la Générale des eaux et de la Lyonnaise des eaux, qui vont se partager ces marchés. Ça va représenter, pour chacune d’entre elles, des marchés annuels qui vont dépasser les 300 millions de francs, grosso modo. Hors leurs entreprises du bâtiment également, car je vais fournir chaque année, que ce soit à Dumez, que ce soit aux Grands Travaux de Marseille, que ce soit à Sobea, que ce soit à Sicra, que ce soit à Ceret, à toutes ces sociétés, à Bouygues et autres, je vais fournir tous les ans pour un peu plus de 150 à 200 millions de travaux neufs, et un peu plus de 150 ou 200 millions de travaux de réhabilitation sur lesquels je vais systématiquement m’arranger pour qu’il y ait un retour vers la « maison », soit en embauche de personnel, soit en paiement de voyages, de manifestations, de tentes, de transports, qui dépassent généralement, bon an, mal an, les 20 millions de francs.

En vous parlant comme ça, vous comprenez pourquoi au cabinet Juppé on trouvait que Méry était emmerdant

On va parler de deux services annexes qui vont rapporter beaucoup d’argent. Il y a, entre autres, la maîtrise complète du contrôle de la chauffe ou de l’eau. Schlumberger a un marché quasiment captif à l’époque où nous arrivons. Pérol n’aime pas ce genre de situation, m’en fait part et me demande de lui faire une étude sur tous les fournisseurs de comptage […]. Je fais donc une étude de marché et je ne vous étonnerai pas en disant que dans mon étude de marché, comme par hasard, ce sont les filiales de la Générale des eaux et de la Lyonnaise qui se sont avérées à mes yeux les meilleurs fournisseurs de comptage. Je vais donc fournir à ces entreprises la possibilité, là encore, d’arracher des marchés de 10 000 et 12 000 logements par an, de comptage de chauffe et d’eau. […] Ça, c’est, je dirais, les deux gros. On aborde maintenant un autre problème, c’est celui des petites entreprises qui vont essentiellement nous amener à parler de ce qu’est l’exploitation. En 1985-1986, je ne m’en occupe pas. Puis 1987-1988, Pérol commence à s’énerver également parce qu’il sent très bien qu’il n’a aucune gestion.

Là, nous avons un problème d’homme d’abord. C’est important d’en parler, car cet homme, on va souvent en parler dans la presse par la suite, c’est M. Ciolina. En fait, M. Ciolina se rend compte que, petit à petit, bon gré mal gré, je maîtrise ce qui se passe dans l’OPAC, au point de vue marché. […] Et cet homme avait tendance, par contre, à considérer que c’était un peu son fief à lui, autrement dit, il espérait que Pérol faisant beaucoup de politique, ne descendrait pas jusqu’à son étage de surveillance, donc ma présence, d’un seul coup, devient extrêmement gênante. D’autant que très vite, il va se révéler que M. Ciolina a des ententes avec certaines entreprises. […] En vous parlant comme ça, vous comprenez pourquoi au cabinet de Juppé on trouvait que Méry était emmerdant : je commençais à savoir ce que M. Ciolina faisait pour certains élus parisiens, en disant que Pérol ne faisait rien pour eux. Ciolina prenait ça sur les budgets de l’OPAC, sans le dire à Pérol, faisait faire ça à des entreprises qui gagnaient de l’argent en douce, paraissait un personnage brillant, mettait Pérol en porte-à-faux et pensait pouvoir comme ça satisfaire différents élus qui se goinfraient sur le dos de l’OPAC sans rien dire. Parce que légalement et ouvertement, aller demander quelque chose à Pérol, c’était s’entendre dire: « Demandez à M.Chirac, si M.Chirac m’en donne l’ordre, je ferai. »

Donc, autrement dit, marchés publics, c’est de la foutaise cette histoire-là !

Pour Pérol, un seul patron, Chirac. Il est évident que tout ceci, et le fait que je le regarde, que je le voie, indisposait tout le monde. Cela a provoqué une série d’incidents qui vont être très révélateurs. On va très vite s’apercevoir que M. Ciolina, qui avant de devenir le numéro deux de l’OPAC, a surtout été le patron de l’exploitation, gère en fait, quasiment d’une manière indépendante, un budget de près de 900 millions de francs. Quand je dis quasiment indépendante, c’est vrai qu’il respecte toutes les formes, mais quand on sait qu’aujourd’hui, vous faites un appel d’offres c’est la législation, c’est la règle , que cet appel d’offres est infructueux, vous sortez du marché public : vous êtes dans un marché traité de gré à gré, puisque vous n’avez pas d’appel d’offres fructueux. Donc, autrement dit, marchés publics, c’est de la foutaise cette histoire-là ! Presque tous les marchés étaient infructueux et on renégociait en douce par-derrière. […]

Petit à petit, ça m’entraîne à regarder ce qui se passe dans l’exploitation, à prendre en main, petit à petit, la gestion des opérations par-derrière, […] et je vais, là encore, récupérer une bonne dizaine de millions de francs par an. Comment ? Ben, c’est simple. Appel d’offres sur la peinture ? Il faut peindre toutes les cages d’escalier ? Il y a 140 millions de marché. Je vais faire venir 10-15 entreprises, on va faire un appel d’offres, un appel à candidatures. On va sélectionner dix entreprises, puis, pour pas avoir d’emmerdements, on va répartir les lots entre les dix entreprises. Elles vont faire une offre de gré à gré […] en recalculant et en rebasant leur prix, c’est-à-dire tel lot est le plus cher, tel lot est le moins cher. On fait la répartition, et c’est comme ça, très gentiment et le plus légalement du monde, sans que personne n’y voie rien et ne dise rien, on va gérer gentiment près de 140 millions de francs pour la peinture, 240 millions de francs pour la peinture, 400 millions de francs pour la peinture, 120 millions de francs par an pour la vitrerie, le montage, 100 millions de francs pour la fourniture On va gérer ainsi l’intégralité des marchés, tranquillement, ce qui va rapporter une dizaine de millions de francs, bon an, mal an, je dirais, à la « machine ». Ça n’est jamais plus de 1 %, 1,5 % du montant, donc on n’est pas en train de fausser les prix. Les gens, au contraire, ravis d’avoir les marchés sur une année, nous règlent rubis sur l’ongle. […] Non seulement les entreprises sont contentes, elles ont du boulot, elles ont du marché à long terme, l’OPAC a des prix qui sont quand même bien étudiés, on tire au maximum sur les ficelles.

On va donner à manger à tout le monde

[…] On va même s’entendre avec les socialistes. On va répartir la manne. Et à chaque fois qu’il y a à manger pour tout le monde, on distribuera à tout le monde. Je vais prendre des sociétés communistes, pour faire, par exemple, l’entretien des égouts […], je vais prendre des sociétés recommandées par les socialistes. On va donner à manger à tout le monde. C’est ce qui fait que tout le monde va s’entendre parfaitement et qu’il va y avoir du boulot pour tout le monde. Mais en même temps, la « maison » va encaisser, ou ici en France, ou en Suisse, des sommes d’argent de plus en plus importantes.

[…] Je vais vous demander de me préciser ce que vous entendez par la « maison » . Eh bien, je veux dire que c’est d’abord un homme, Michel Roussin. Je vais partir du principe que je le fais pour le compte de Jacques Chirac. Pas pour la poche personnelle de Jacques Chirac, je tiens tout de suite à ce que ce soit clair, mais c’est parce que, comme c’est l’OPAC de la Ville de Paris, c’est uniquement aux ordres de M.Chirac que nous travaillons, et le tout est généralement reversé à Mme Casetta, pour le RPR.

Je dis « en principe », parce que je pense que toutes les sommes qui sont allées en Suisse vont servir différemment, mais je n’ai pas la preuve de ce que j’avance. Je dis simplement que j’en ai versé en Suisse, je peux vous donner les détails : que ce soit à la société Farco, que ce soit à la précédente société et à la société Farco qui toutes étaient gérées par le même groupement en Suisse, qui est celui qui m’avait été indiqué par la Lyonnaise des eaux. Source Le Monde


Dans la deuxième partie de sa confession posthume enregistrée sur bande vidéo en 1996, l’ancien homme-clé des finances secrètes du RPR, Jean-Claude Méry, raconte comment ce qu’il appelle « la maison », bénéficiait de « retours » substantiels sur les marchés publics. « Le Monde » publie la suite du témoignage d’un homme qui se sentait lâché par ses amis, interrogé ici par le journaliste et Pdg de Sunset Presse, Arnaud Hamelin, réalisateur du document.

Tout ceci a toujours servi à alimenter les comptes de différentes fondations, comme je vous le disais tout à l’heure, ou de différentes sociétés. Pour résumer la situation, si j’ai bien défini pour vous la « maison », la notion de « maison », pour moi, l’argent, finalement, a servi de quelle manière ? A aider le RPR, certes, aussi certains hommes politiques en direct. Donc, aider le RPR, ça veut dire du côté de M. Chirac…

[…] Je vais parler de Jacques Chirac. Je dirais que, à Michel Roussin, en direct, j’ai versé, bon an mal an, un peu plus de 5 ou 6 millions en liquide […], directement à Paris, et quasiment la même chose en Suisse. Il faudra rajouter […] un nombre impressionnant d’élus, divers et variés, de droite ou de gauche, embauchés, à la demande de Michel Roussin, dans toute une série d’entreprises, de gros œuvre ou de second œuvre, leur assurant un salaire et faisant que ces gens-là ou leurs épouses pouvaient travailler pour le RPR sans autres soucis. Je ne vous parle pas de toutes les secrétaires que j’ai pu faire embaucher à gauche ou à droite. Je ne vous parle pas du président d’une association d’étudiants […], je ne vous parle pas de certains policiers ou de leurs épouses… […] Ça chiffre très fort, parce qu’à chaque fois des salaires de 10 000 à des salaires de 20 000 [francs], plus charges sociales, multipliez ça par dix ou par quinze, vous voyez ce que nous atteignions tous les ans.

C’est par centaines de  millions de francs que nous allons verser de l’argent à des entreprises qui elles, par-derrière, outre ce que je donnais moi, ont versé directement pour Michel Giraud ou autres.

Une autre personne qui a bénéficié de ce genre de « machine », c’est essentiellement Michel Giraud. Michel Giraud s’est vu encaisser un peu plus de 3  millions de francs en liquide sur trois ans et a vu quatre de ses secrétaires embauchées par la SAR. La SAR n’a pas embauché pour faire plaisir à M. Giraud. Certes, c’est ce que le patron de la SAR disait à Giraud, mais en fait, c’était les marchés que nous lui donnions, à la SAR, qui permettaient d’embaucher. Et je l’ai fait avec l’accord de Michel Roussin, c’est-à-dire j’allais voir Michel Roussin en disant­ : « Je ne vous paierai pas ce que je dois vous amener là-dessus parce que Michel Giraud me demande d’embaucher. Etes-vous d’accord ? » Beaucoup de personnel, je vous le dis tout de suite. C’est ce qui va se passer pour Pandraud. De l’argent liquide, des voyages […], des chauffeurs, son collaborateur Rémy Halbwax, le fils de Rémy Halbwax, que nous allons faire embaucher dans une société […] pendant près de trois ans… […] Et je ne parle pas de différents individus […] qui, pendant des mois et des mois, [sont] venus [s] chercher chez moi la manne des opérations faites sur le terrain. […] C’est par centaines de  millions de francs que nous allons verser de l’argent à des entreprises qui elles, par-derrière, outre ce que je donnais moi, ont versé directement pour Michel Giraud ou autres.

[…] Alors, vous me direz, M.Méry, quelles sont les preuves que vous avez de tout ce que vous avancez ? Je vous ai dit une chose, mais je le précise ­: […] d’abord, il y a des documents manuscrits qui sont très loin d’ici. Je veux dire que toutes les instructions qui ont été données par Michel Roussin, de virements à des fondations ou des sociétés, j’ai toujours eu la précaution de conserver ces instructions manuscrites et de les dissimuler. […] S’il le fallait un jour, je ressortirais les copies… Pas l’ombre d’un doute.

TOUT EXISTE, TOUTES LES PREUVES EXISTENT

Autre élément­ : presque tout ce que je dis peut être prouvé. Il suffirait de revenir au dossier que détient actuellement la police parce que, ô suprême ironie du sort, ils en ont tellement pris qu’ils ont pris également tous les contrats, tous les marchés, tous les dossiers, mais qu’ils ne les ont pas lus ! Il suffirait aujourd’hui de lire deux ou trois dossiers, que je pourrais parfaitement indiquer – mais je les trouve tellement bien à l’abri de la police ! – , et l’on a l’explication complète sous les yeux. Avec les notes manuscrites des intéressés très souvent, que j’ai conservées précautionneusement. Mais comme ils en ont trop pris, ils ne peuvent plus le lire, c’est plus possible là où ils en sont maintenant […], ce n’est plus lisible. Mais tout, tout est là. Je peux montrer tous les marchés. On parlait par exemple du METP ascenseurs­ : je peux vous le démonter complètement, vous le mettre à plat sur la table sans la moindre difficulté.

Tous ces dossiers peuvent être détruits aussi, ou perdus…

On peut les retrouver. J’ai des plaquettes, euh, des disquettes d’ordinateur… […] Tout est facile à retrouver. Tout existe, toutes les preuves existent. S’il m’arrivait quelque chose… D’ailleurs, quelqu’un qui les détient a des instructions… M’arriverait-il quelque chose et – selon les accords que nous avons entre nous – cette bande serait-elle utilisée, que je veillerais attentivement à ce que vous soit transmise et à celui qui doit utiliser cette bande l’intégralité des informations également.

Vous dites « s’il m’arrivait quelque chose », que pourrait-il vous arriver ?

Eh bien alors, maintenant, on va parler des détails. 27 septembre 1994, 16­ heures­ : la police dégringole dans mes bureaux et m’arrête. Je ne vais ressortir de prison que le 9 mars 1995. Or je ne suis bénéficiaire de rien du tout. J’ai encaissé des commissions. J’ai déclaré toutes mes commissions. Je suis taxé, fiscalement parlant, au-delà des limites du raisonnable. […] Alors que je ne suis pas le bénéficiaire, que je ne suis qu’un intermédiaire, pourquoi vais-je rester en prison ? Eh bien, je vais rester en prison tout simplement parce que, à la demande [de] mes avocats se préoccupant de me défendre, on va me dire­: « Taisez-vous, gardez le silence et vous verrez, quand vous sortirez, on vous aidera. »

[…] Je vais garder le silence pendant plus d’un mois et demi. Puis au bout d’un mois et demi, m’étonnant de ne rien voir avancer, si ce n’est le refus de mise en liberté provisoire demandée, je vais demander à Me Sarda ce que ça signifie. Très vite, je vais me rendre compte que, non seulement on ne m’aide pas pour l’instant, mais que mes sociétés sont mises en liquidation, que ma femme n’a plus un sou, et que moi j’ai joué le jeu honnêtement puisque j’ai réinvesti tout ce que j’avais gagné […]. Je fais part de ma peine, de mon souci, de mon désir de sortir de prison et on insiste en me disant­ :

« On vous en supplie, Jean-Claude, l’élection de Chirac dépend de votre silence. »

Je vais donc me taire. Et je me tais tout novembre, décembre… Ma femme demande le divorce. A ce jour encore, je ne sais toujours pas si elle le demande parce qu’elle ne veut plus vivre avec moi, ou si c’est parce qu’elle est morte d’angoisse pour le futur… […] Pire, Halphen va oser me dire, au mois de décembre­ : « Tant que vous ne parlerez pas, je ne vous libérerai pas. » Et il dit à ma femme­ : « Tant que votre mari ne sera pas plus loquace, je ne le libérerai pas. » Je l’écris à Halphen que c’est une honte de m’avoir dit ça et de me laisser en prison […]. Mais mes avocats insistent et je vais voir passer Noël et le Nouvel An sans voir ma femme, sans voir mes enfants, sans voir ma petite-fille, et je vais quand même me taire. Janvier, février… On va insister en me disant­ : « Vous voyez, votre silence, c’est en train de payer­ : Chirac remonte. »

« Prends la précaution de raconter ton histoire, tu ne sais pas ce qui peut t’arriver un jour »

Début mars, je suis libéré. On me dit­: « Ah, Méry, grâce à vous, Chirac va être élu, vous allez voir. » Et on me fait toutes les promesses du monde. […] On me fait des promesses tellement mirobolantes qu’en sortant, des amis commencent à me dire­ : « Tu sais, ces belles promesses, Jean-Claude, méfie-toi. Ne fais pas une bande tout de suite pour la vendre, mais prends la précaution de raconter ton histoire, tu ne sais pas ce qui peut t’arriver un jour. Et fais savoir, mais discrètement, à certaines personnes, que tu as raconté ton histoire, sans dire qui l’a, ni qui gère ça, mais fais savoir que t’as raconté ton histoire. » Je vais hésiter parce que je pense qu’autour de moi, on a quand même conscience de l’aide que j’ai apportée.

[…] On m’avait promis de me rembourser tout ce que j’investissais à titre personnel, c’est-à-dire près de 7 millions de francs par an de frais généraux, tous les déplacements, tous les mouvements… Et me voilà brutalement sorti de prison […] et je me rends compte que l’on ne m’a pas remboursé, on ne veut pas me rembourser malgré les promesses que l’on m’a faites. Je me trouve sans moyens financiers. Je me trouve comme un type qui sort de prison. […] Dans ces conditions, six mois de prison dans des conditions atroces, où un juge d’instruction me refuse les soins – il faut vraiment que j’aie un accident devant un tribunal pour que l’on m’envoie quand même me faire soigner – , où j’ai une crise de diabète, où j’ai des problèmes cardiaques, où l’on me sort brutalement de taule un jour, en catastrophe, pour aller écouter les conneries d’un juge d’instruction qui n’était pas là… Et on me renferme en taule mais on ne me renvoie plus à l’hôpital, on me change de cellule sept fois et on m’envoie à Fresnes, et vous savez ce que c’est que Fresnes, vous avez entendu parler de Fresnes, parce que ce que l’on vous montre à la télévision, la propreté du CNO, c’est une chose, mais sortez donc du Centre national d’orientation, et allez voir en deuxième division, là où on m’a mis, ce que c’est, la crasse, les couches de crasse qu’il y a absolument partout, dans les toilettes, même dans les bureaux des médecins… Allez voir la saleté, la saloperie, l’ambiance dans laquelle on vit… Et je me suis tu. Je me suis tu parce que l’on m’avait dit­ : « Rendez service à Chirac, et l’on vous aidera en sortant. »

Les commissions qui allaient au RPR étaient payées en argent liquide…

Je voudrais qu’on revienne, juste une seconde, sur les transports de fonds avec des mallettes comme ça a été dit.

Non, je n’ai jamais transporté de fonds avec les mallettes, sauf les deux ou trois fois où les sommes étaient très conséquentes, comme je vous l’ai dit tout à l’heure. Je les ai transportées à ce moment-là parce qu’il y avait des messages très spécifiques à passer, parce qu’il y avait des choses très précises à dire. Mais sinon…

Excusez-moi, je vous interromps. Donc la question qui est posée, c’est que les commissions qui allaient au RPR étaient payées en argent liquide…

Uniquement en argent liquide. […] J’ai rarement encaissé l’argent moi-même. Mais je veillais attentivement à ce que ce soit transféré directement et je vérifiais que c’était fait. Donc, je vérifiais que Michel Roussin me dise­ : « Tiens, j’ai reçu M. Untel qui m’a amené… » Et en même temps, si vous voulez, le fait de faire ça faisait que d’abord on ne pouvait pas m’accuser moi d’avoir [mis] la main dedans ; deuxièmement, ça flattait la personne qui amenait. Ça permettait à Roussin de faire un peu de cinéma et de le féliciter au nom de M. Chirac. Tout le monde était heureux parce que vous savez, là, l’orgueil de l’homme est toujours le même, hein, c’est logique son besoin de compliment et de… Donc ça rendait service à tout le monde ce genre d’attitude. Et moi, ça m’évitait de transporter des fonds.

On a ouvert le compte d’une société et à partir de là, l’argent était versé par des comptes étrangers sur ce compte-là

Ça veut dire que des entrepreneurs arrivaient à l’Hôtel de Ville avec une grosse enveloppe qu’ils remettaient…

Enfin, c’était jamais une grosse enveloppe, ça se voyait pas comme ça, mais c’est ça. Très souvent. Très souvent, c’est ça. Ou alors, si c’était pas de l’argent liquide fait comme ça, c’était x services rendus à la demande de Roussin. « Bon, ben vous me devez tant. Plutôt que de me les amener, faites-moi ça. » […] Mais c’était plus moi, j’avais fait mon travail. L’entreprise se présentait en disant­: « Je dois. Comment je fais ? »

Et si j’en reviens aux comptes en Suisse, les fondations, diverses fondations, comment étaient ouverts ces comptes, et comment étaient-ils approvisionnés ?

Un jour, j’ai accompagné M. Roux dans une fiduciaire, une fiduciaire suisse. M. Roux est le financier de la Lyonnaise des eaux. A la demande de M. Roux, comme l’a très bien expliqué ce journal qui est remarquablement bien renseigné en la matière, Le Canard enchaîné, j’ai ouvert effectivement mon compte dans cette fiduciaire. Il faut aussi dire que dans cette fiduciaire, ils géraient aussi bien les comptes de la Lyonnaise que certains comptes Bouygues, que certains comptes de certains élus du RPR, c’était vraiment « la » fiduciaire… On a ouvert le compte d’une société et à partir de là, l’argent était versé par des comptes étrangers sur ce compte-là, et quand j’avais reçu les sommes qui étaient convenues en paiement de commissions diverses et variées, j’allais chercher les instructions chez M. Roussin, qui me disait quoi faire de la somme. Quand, pour telle ou telle raison, il ne souhaitait pas utiliser la somme tout de suite, je la laissais placée avec un certain pourcentage de rentabilité pendant un certain temps, ce qui payait généralement très largement les frais de la fiduciaire […].

« Je me suis tu parce qu’on m’avait fait des promesses »

Ce n’est pas Sarkozy qui a déclenché le processus contre moi, mais le premier processus était un processus qui n’avait pas lieu de s’amplifier. La meilleure preuve, c’est que la direction nationale des enquêtes fiscales […] avait arrêté sa procédure anti-Méry, c’était fini. Elle a été relancée sur instruction du cabinet de M. Sarkozy. Et Sarkozy l’a fait sur demande très spécifique de certaines personnes de l’entourage de M. Balladur et du cabinet de Juppé, à l’origine. […] Ça, je peux le dire, je le sais. On connaît les noms en plus !

Puisque vous me dites­: « Je me suis tu parce qu’on m’avait fait des promesses », là, maintenant, vous dites « les promesses ne sont pas tenues, etc. »… Pourquoi vous ne parlez pas au juge ?

J’ai quand même l’espoir d’avoir affaire à des gens intelligents. En fait, pour aller jusqu’au bout d’une franchise absolue, je dirais d’abord, une fois que j’aurai parlé au juge, je n’aurai plus d’arme. Donc je voudrais d’abord aller jusqu’au bout d’une négociation, pour ma femme, pour mes filles, pour moi. Si ces négociations n’amènent à rien, je parlerai au juge. Mais là, ce sera fini.

Donc, si vous vous retrouviez […] sans rien, vous auriez une décision à prendre ?

Oui. Je voudrais vous dire d’ailleurs que ce n’est pas une décision à prendre. C’est que dans ma tête, c’est clair, je la prendrai. Parce que si l’on respecte la parole donnée, je me tairai. Si on […] ne la respecte pas, j’exécuterai les gens qui sont en face de moi.

Il y a combien de chances, quel est le pourcentage qu’ils respectent cette parole ?

Je dirais aujourd’hui, pour les hommes politiques tels que je les connais, 30 % pour qu’ils la respectent, 70 % pour qu’ils ne la respectent pas.

« Taisez-vous, gardez le silence et vous verrez, quand vous sortirez, on vous aidera. »

Source Le Monde

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